Un ancêtre épatant !

L’extraordinaire destinée d’Émile Brunel

(Pomet, France 1874 – Boiceville, État de New York, États-Unis 1944)

Il existe un petit village nommé Sainte-Colombe, dans la vallée du Céans, torrent affluent du Buëch, dans le département des Hautes-Alpes, adossé à la montagne de Chabre, côté Orpierre, où la famille Brunel vit depuis des temps anciens, son existence étant attestée depuis la seconde moitié du XVIIᵉ siècle. Ce village a connu un lent exode de sa population, aujourd’hui réduite à une cinquantaine d’habitants permanents.

En 1810 naît à Sainte-Colombe Louis Brunel, qui semble avoir reçu une instruction suffisante pour prétendre quelques années plus tard au titre d’instituteur.

Ce Louis Brunel apprend qu’un village situé de l’autre côté de la montagne de Chabre recherche un maître d’école : il s’agit du village de Pomet, qui compte alors 270 habitants répartis en six hameaux : le village, Le Brusq, Le Villard, Pilubaud, la Forêt et la Grange. Le village est perché sur un éperon rocheux dominant les gorges de la Méouge, à l’écart de tout. Il y arrive vers 1837, après avoir franchi la montagne de Chabre à pied. Le village de Pomet l’engage : en 1839, il épouse une jeune fille du village, Bathilde Clavel, et le couple donne rapidement naissance à deux fils.

Le premier s’engage dans une carrière militaire à l’âge requis et devient officier à Blois. C’est celui que l’on appellera « l’oncle de Blois ». Pour la suite de notre récit, il convient de s’attarder quelque peu sur cet oncle, Marius Victor Brunel, né en 1840 à Pomet et décédé à Blois en 1902. Nous ne disposons d’aucune information concernant sa formation ou sa scolarité. Après Pomet, on retrouve sa trace le 23 août 1861, jour de son incorporation comme simple soldat au 76ᵉ régiment d’infanterie, probablement à Blois, faute d’informations sur son affectation.

Au sein de ce régiment, il gravit les échelons : caporal, sergent, sergent-fourrier, sergent-major, jusqu’en 1870 où il accède au grade de sous-lieutenant et entre dans le corps des officiers. Il devient ensuite successivement lieutenant, lieutenant de 1ʳᵉ classe, puis capitaine en 1881, et rejoint le 31ᵉ régiment d’infanterie de ligne. Il prend sa retraite avec le grade de chef de bataillon (commandant).

De sa carrière militaire, on retiendra qu’il est engagé dans la guerre contre l’Allemagne à partir du 19 juillet 1870 : il combat à Sarrebruck, Forbach, Bomy et Gravelotte, où il est fait prisonnier jusqu’au 7 avril 1871. Il est détenu à la forteresse de Magdebourg pour avoir refusé de donner sa parole (de ne pas tenter de s’évader). En juin 1871, il part combattre en Algérie jusqu’en mars 1872. Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 27 décembre 1884 et obtient la médaille coloniale d’Algérie.

En 1888, Marius Victor Brunel demande l’autorisation à sa hiérarchie d’épouser Ernestine Noémie Jolly, richement dotée par l’amant de sa tante, un riche éditeur parisien. Cette autorisation lui est accordée à condition qu’il soit muté dans un autre régiment, car « l’origine de la fortune de Mademoiselle Jolly serait de nature à créer ultérieurement une situation fâcheuse pour le capitaine Brunel vis-à-vis de ses camarades ».

Revenons maintenant à Pomet, où le frère de Marius Victor Brunel, Pierre Antoine, reprend l’exploitation familiale. Pierre Antoine est né en 1841 à Pomet et décédé en 1919 à Châteauneuf-de-Chabre. Il se marie le 25 novembre 1869 à Pomet avec Anne Nathalie Moullet, une jeune fille du pays. De cette union naissent sept enfants, dont cinq survivront. Les deux premiers naissent à Pomet, mais l’exode rural et les difficultés de la vie à Pomet conduisent Pierre Antoine à acheter plus bas, dans la vallée du Buëch, à l’entrée des gorges de la Méouge, à Châteauneuf-de-Chabre, une petite ferme où naîtront les derniers enfants.

À noter qu’en 1944, le village de Pomet ne compte plus que deux habitants ; la commune disparaît alors pour être rattachée à celle de Châteauneuf-de-Chabre.

Le premier enfant de Pierre Antoine, un fils prénommé Victor, fera carrière dans l’administration fiscale. Le second, Émile, né en 1874 à Pomet, est celui dont nous allons parler. Notons qu’Émile, nourri au sein par sa mère, a pour frère de lait un enfant placé chez les Brunel en tant que nourrice : ce nourrisson deviendra célèbre, il s’agit de Ernest Esclangon, qui apparaît au recensement de Pomet de 1876 et qui conservera longtemps des relations amicales avec ceux de « Grangeon », la ferme Brunel de Châteauneuf-de-Chabre.

Avant d’évoquer l’avenir d’Émile Brunel, il convient de préciser que Pierre Antoine ne pouvait financer les études de ses enfants : c’est donc son frère Marius Victor, « l’oncle de Blois », marié sans enfants à Ernestine Noémie Jolly, qui assurera financièrement les études de ses neveux et nièces. Émile commence donc ses études au séminaire, qui jouait alors le rôle d’établissement scolaire privé catholique. Puis, sans prévenir sa famille de quelque manière que ce soit, il quitte le séminaire en compagnie d’un ami pour tenter sa chance ailleurs.

On retrouve sa trace sur une plage d’Ostende, en Belgique, où il subsiste en vendant des dessins et des caricatures aux baigneurs, activités artistiques pour lesquelles Émile était particulièrement doué. Le 18 octobre 1894, à la mairie de Blois où résidait son oncle, il signe un engagement volontaire de quatre ans. Il gravit rapidement les grades subalternes jusqu’à celui de sergent-major en 1897. Il disparaît de juillet 1898 à février 1901, date à laquelle il réintègre l’armée comme soldat de 2ᵉ classe à titre de sanction. Il est mis en disponibilité en avril 1901, du fait de l’incorporation de l’un de ses frères, et donne comme adresse Glasgow, au Royaume-Uni.

Où est-il allé entre juillet 1898 et février 1901 ? Il semble qu’il ait accumulé suffisamment d’argent avec son ami pour embarquer à destination de New York. De là, seul, il traverse le continent américain jusqu’à San Francisco, où il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts. Il y rencontre une très belle jeune fille dont il tombe éperdument amoureux et pour laquelle il demande la main à son père, médecin dans cette ville. Mais il se heurte à un refus, la jeune fille n’ayant que quatorze ans. Déçu, il rentre en France en 1901, mais ne parvient pas à s’adapter à la vie française.

Il repart alors pour San Francisco où il retrouve sa jolie jeune fille, Gladys Mac Cloud, désormais âgée de seize ans, et cette fois le père accepte le mariage. Émile, qui a traversé l’Amérique du Nord à plusieurs reprises, développe une passion pour la civilisation indienne, perfectionne ses talents de peintre et de dessinateur et apprend la photographie.

À New York, où le jeune couple s’installe, Émile trouve sa place dans la haute société et le monde des affaires. Il ouvre un studio d’art photographique réputé sur la Cinquième Avenue et devient un homme d’affaires reconnu.

Son épouse donne naissance à une petite fille, Gladys n° 2. Ayant appris la future construction d’un réservoir destiné à alimenter New York en eau dans la région des Catskills, il achète de vastes terrains à proximité, sachant qu’ils prendraient de la valeur, et y fait construire un hôtel de luxe avec grande piscine, auberge dotée d’un chef français, équitation, etc. Sa résidence personnelle est entourée d’un parc dans lequel Émile, en hommage à la sincérité et à la force de la culture indienne, installe des sculptures monumentales en ciment afin d’en immortaliser l’esprit.

De Gladys 1 à Gladys 3, la petite-fille d’Émile, la famille conserve la boutique de Boiceville où sont vendus des objets fabriqués par les tribus indiennes voisines. Émile meurt en 1944 : son urne est placée au sommet d’un totem de neuf mètres de haut dans le parc, couronné de quatre figures – Jésus, Bouddha, Mahomet et Moïse – tandis que sa base représente les quatre grands péchés : la haine, l’avidité, la jalousie et la luxure. Un site consacré au parc est visible à l’adresse : https://brunelpark.org

Émile, dans sa résidence de Boiceville, notamment dans les années 1920 et 1930, reçoit des célébrités du monde du spectacle, de la politique ou du cinéma, telles que Lindbergh, Theodore Roosevelt ou encore le chanteur Caruso. Lorsqu’il venait en France, Émile embarquait sur le bateau avec sa voiture, une immense Studebaker. On imagine l’effet produit à Châteauneuf-de-Chabre !

Parallèlement à ses activités new-yorkaises, Émile ouvre plusieurs studios photographiques sur la côte Est et fonde en 1914 le New York Photography Institute, qui existe toujours aujourd’hui.

À noter également qu’Émile avait quelque peu « oublié » la mobilisation d’août 1914 : déclaré insoumis le 3 septembre 1914, il dut, lors de ses premiers séjours à Châteauneuf-de-Chabre, se faufiler discrètement à chaque arrivée des gendarmes !

Gladys 3, son mari et leurs enfants vinrent souvent en France voir leurs cousins, et aujourd’hui encore, les petits-neveux français d’Émile sont en contact avec les descendants des Brunel aux États-Unis. Enfin, à la suite de plusieurs articles parus dans la presse locale américaine, l’actuelle propriétaire du domaine Brunel s’est intéressée à la vie d’Émile Brunel. Dans une vieille poubelle abandonnée au sous-sol de la maison, elle a découvert d’anciens documents et de vieilles photographies qu’elle nous a aimablement transmis. Sont donc joints à ce texte, en plus des photographies familiales d’Émile Brunel conservées par sa famille en France, des copies d’une lettre de Franklin Roosevelt annotée par son épouse Eleanor, ainsi que des photos de certains monuments érigés par Émile dans le parc.

Belle et heureuse destinée pour ce fils de petits paysans haut-alpins.